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"Des rapports britanniques viennent souvent aider la diplomatie rwandaise"

Image removed.ENTRETIEN AVEC ANDRE GUICHAOUA

Expert reconnu du Rwanda, André Guichaoua, professeur à Paris I, était au pays des milles collines lorsque le génocide a débuté. Il a également, durant une quinzaine d'années, été expert témoin auprès du tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). De cette expérience et de la somme de documents qu'il a pu consulter, André Guichaoua a tiré un livre, Rwanda, de la guerre au génocide. Entre autres conclusions (de l'auteur): le génocide a été décidé le 12 avril, après des massacres à grande échelle. Et le FPR serait bien l'instigateur de l'attentat contre Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994. Interview.


Pourquoi avoir attendu autant de temps avant de publier cet ouvrage ?

J'ai fait quatre ou cinq ouvrages sur le Rwanda avant de publier celui-ci, que j'ai écrit grâce aux informations qui étaient disponibles à l'époque. Ce dernier livre est une synthèse d'une dizaine d'années de terrains et d'enquêtes. L'éclairage est différent de celui des autres ouvrages puisque ce dernier livre bénéficie de la découverte d'éléments tout à fait récents qui sont liés aux témoignages de certains accusés rwandais détenus au TPIR, sur d'autres accusés. Ce qui nous donne la possibilité de reconstituer, par exemple, les agendas d'acteurs clés de la crise rwandaise.


Quels sont les documents que vous avez exploités pour rédiger votre ouvrage ?

Parmi les plus importants, il y a les ordres du jour des gouvernements. Pour moi ça a été une grande surprise ! J'avais entrepris maintes démarches, en me rendant par exemple au Congo, sans rien avoir découvert. En deux, trois ans, en travaillant sur les agendas des membres du gouvernement intérimaires, j'ai pu reconstituer les ordres du jour, si ce n'est les procès verbaux, des conseils gouvernementaux. C'est tout à fait inédit ! Il y en a 300 ou 400 pages sur le site. Nous n'avions jamais eu une documentation de ce type sur le gouvernement intérimaire, et bizarrement cela n'a jamais gêné le bureau du procureur pour poursuivre les accusés sans disposer de tels éléments !

Deuxième document inédit : j'ai récupéré il y a quelques années les procès verbaux du comité militaire de crise, qui s'est constitué dans la nuit du 6 avril, et s'est dissous le 8 avril, au moment de la constitution du gouvernement intérimaire. Il y a là des éléments tout à fait intéressants pour la compréhension de ces trois premiers jours.


Dans la première partie de votre ouvrage, vous dressez un large panorama de la scène politique rwandaise. Nous avons l'impression que ni le FPR ni le MRND n'étaient prêts à appliquer les accords d'Arusha...

Le processus ayant conduit aux accords d'Arusha n'a véritablement démarré qu'en mai, juin 1992. je ne pense pas que l'on puisse dire que le schéma de blocage était définitivement acquis à cette date. A la signature des accords, à la mi-93, chacun savait que les accords entérinaient un rapport de force très défavorable pour la mouvance présidentielle. Leur mise en pratique posait de nombreux problèmes insurmontables. Un exemple : dans le contexte de tension du mois d'octobre 1993, on pouvait difficilement imaginer par exemple que des ministres FPR pourraient se déplacer dans toutes les préfectures du pays, alors même que les ministres MRND rencontraient des difficultés lorsqu'il leur fallait traverser la préfecture de Gitarama pour se rendre à Kibuye ! Autre exemple : la modalité des élections. On peut, là, peut-être faire un rapprochement avec 1992, lorsque s'est posée, pour la première, la question des élections avec l'avènement du multipartisme. A cette époque aucun des partis en présence n'a voulu aller jusqu'au bout du processus. Car personne ne pouvait trouver la solution à la représentativité des différents partis, d'une part, mais aussi aux minorités, en particulier à la minorité tutsi. Après la signature des accords d'Arusha, ces mêmes problèmes, non réglés, ont de nouveau surgi, sans qu'aucune nouvelle solution n'apparaisse.


Vous produisez une analyse assez fine de la composition sociologique du FPR, en démontrant que, dès l'origine, de graves dissensions se sont fait jour entre les différentes tendances...

En plaisantant, deux ou trois ans après la prise de pouvoir du FPR, les Rwandais disaient qu'il n'y avait plus deux ethnies, mais plutôt quatre ou cinq ! Au sein du pouvoir, rentraient en compétition les communautés réfugiées, fortes de leurs différents avantages. Il est clair que l'avantage militaire revenait à la composante « ougandaise », suivie tout de suite après par les « Burundais » qui possédait un certain poids financier et qui étaient proches du pouvoir burundais. Ensuite venait la composante «zaïroise », très souvent marginalisée mais non négligeable en termes d'effectifs. Et les rescapés. Tout cela a donné lieu à des jeux d'alliance. Il ne faut pas non plus négliger le FPR power (Seth Sendashonga, Pasteur Bizimungu, ou Alexis Kanyarwegwe...), les Hutus de l'intérieur, leaders du FPR issus de l'ancien MRND, qui étaient les seules personnalités politiques à pouvoir être élues sur un processus majoritaire... Il y a aussi une dernière composante qui est le FPR civil, à savoir les intellectuels de la diaspora, diplômés, exerçant dans des universités, ou dans des organismes internationaux, mais qui n'avaient aucun antécédent militaire. Ce FPR civil est toujours fortement représenté à l'intérieur, et a toujours connu des difficultés de voisinage avec les militaires aux moeurs plus frustres...


De nombreux ouvrages ou articles actuellement publiés accréditent la thèse de la participation de la France au génocide. On ne retrouve rien, dans votre ouvrage, sur le rôle joué par la France dans le génocide. Pourquoi ?

Ca ne relève pas d'une volonté stratégique. L'ouvrage était déjà suffisamment conséquent. D'ailleurs, il a fallu encore réduire pour parvenir au format actuel qui reste imposant ! Je n'imaginais pas avoir la place pour traiter de ce volet avec le sérieux et la rigueur qui marquent le reste de l'ouvrage. Deuxième élément : j'estime que l'on ne peut pas dissocier l'intervention française des interventions étrangères. On le voit, là, dans l'important chapitre sur l'Ambassade de France au Rwanda. On voit bien que la question centrale est : pourquoi n'est-on pas intervenu ? Je ne peux répondre à cette question, puisqu'il me manque des éléments d'informations quant aux positions belge, américaine, etc. Pourquoi y a-t-il eu cette décision du conseil de sécurité et des acteurs sur place de ne pas intervenir ? Faute de pouvoir traiter avec rigueur ce volet, j'ai préféré le renvoyer à des travaux ultérieurs, ou laisser à d'autres le soin de le faire. Dernier élément : nous ne sommes toujours pas en mesure de déterminer aujourd'hui qu'elle fut la stratégie militaire à l'époque du FPR et de ses soutiens. La puissante offensive du FPR dès ses débuts, contre une armée rwandaise très peu équipée, traduit des approvisionnements réguliers et massifs, des constitutions de stock à l'intérieur du pays, toute une stratégie qui n'a pas fait l'objet d'analyse... Dans cet ouvrage, ce qui m'intéressait avant tout, c'est la guerre des Rwandais. Cet ouvrage s'adresse avant tout aux Rwandais.


Revenons-en aux Rwandais, et à ce que l'on a qualifié d'élément déclencheur du génocide, à savoir l'assassinat d'Habyarimana. Vous défendez la thèse selon laquelle le FPR est à l'origine de cet attentat. Or, un rapport rwandais récent, le rapport Mutsinzi, incrimine quant à lui les éléments extrémistes du Hutu power, rapport de balistique à l'appui. Qu'en pensez-vous ?


Le rapport Mutsinzi est bien tardif. Je propose dans mon ouvrage une genèse des dépositions des responsables du FPR vis-à-vis de ce dossier. Les premiers mois, ou les deux premières années, cet attentat était parfaitement assumé par ces responsables, puis il a été nié. Très récemment, le FPR est passé à une volonté de contester toute autre thèse. Je remarque aussi que ce rapport qui devait sortir en même temps que celui du juge Bruguière, en 2006, n'est sorti qu'après que la partie rwandaise ait pu avoir accès, grâce à une opération politico-judiciaire (l'arrestation de Rose Kabuye, NDLR) aux données du rapport Bruguière, pour publier son rapport « sur mesure ».

Second argument : c'est un rapport de témoignages qui cherche à neutraliser d'autres témoignages. La question est la suivante : quelle fiabilité peut-on apporter à ces témoignages ? Le rapport Mutsinzi dit s'appuyer sur des données exhaustives du TPIR. Je pourrais vous citer au moins une dizaine de documents provenant des archives du TPIR qui développent une thèse totalement opposée à celle du rapport Mutsinzi, sur la base des rapports de l'auditorat militaire belge, que la commission Mutsinzi s'est bien gardé d'utiliser. Quant au rapport balistique, il repose sur l'interprétation de témoignages qui cherchent à corroborer la thèse d'un tir à partir du camp de Kanombe. En lisant en profondeur ce rapport de balistique, on se rend compte que les auteurs ne poussent pas très loin le niveau de scientificité de leur argumentation. Ces différents élements en l'état n'affirment pas la thèse initiale. Sinon qu'il est un peu surprenant quand on connait ce qu'il en était du camp de Kanombe, où résidaient des dizaines de familles de militaires, de découvrir seize ans plus tard des témoins qui auraient peut-être vu ou entendu ce tir, alors que sur le moment, personne n'en n'a jamais entendu parler. Je remarque avec un peu d'ironie que des rapports britanniques (le rapport de balistique a été réalisé par des experts britanniques, NDLR) viennent souvent aider la diplomatie rwandaise. On en a eu un dernier exemple lors des élections de 2008 (élections législatives rwandaises, NDLR) quand le rapporteur britannique a modifié les résultats des élections d'une vingtaine de points, alors, bon, voilà... J'en resterai là quant à la fiabilité de ces éléments. Tant qu'il n'y aura pas eu d'enquête sérieuse indépendante, il sera bien difficile d'avancer sur ce dossier.


Venons en à la thèse essentielle de votre livre, à savoir que les trois premiers jours qui ont suivi l'attentat contre l'avion d'Habyarimana étaient des massacres, avant que la décision ne soit prise, le 12 avril, d'accomplir le génocide. Ce génocide n'était donc pas inéluctable et préparée de longue date ?

Rien n'est inéluctable, il faut que les acteurs le décident. A l'examen des documents l'on constate qu'il y a bien eu des décisions qui ont été prises, notamment le 9 au soir et le 12 avril, qui nous font basculer des massacres de masse à un projet de génocide, en tant que politique d'Etat. Ces éléments là, il est parfaitement possible de les dater, d'y accoler des noms, et de considérer les moyens utilisés pour parvenir à leurs fins.

Pour vous, il n'y a pas eu de planification de longue date du génocide...

Les forces qui étaient susceptibles de s'engager dans le génocide étaient bien présentes. De là à dire que le projet génocidaire étaient planifié, que le génocide était l'aboutissement d'un projet précédent, cela ne me semble pas fondé. Je pense l'avoir démontré au fil des chapitres.


Vous parlez ensuite d'instrumentalisation de la justice et du TPIR...

Ce que j'ai dit sur le TPIR me semble très nuancé. Nous sommes à l'adolescence d'une justice internationale. Les mésaventures du TPIR ne sont pas inédites : justice de vainqueur, difficulté à établir des preuves précises, caractère aléatoire des arrestations, procédures longues, coûteuses, etc. Tout cela relève de la genèse d'une justice internationale. Mais l'on peut aussi considérer qu'un premier travail de documentation et d'arrestation a été effectué.


Votre ouvrage, c'est aussi une prolongation sur le site Internet. Quels sont les documents exclusifs que vous publiez sur ce site ?

La totalité des documents comporte 4200 pages, qui peuvent être lus indépendamment de l'ouvrage. D'ailleurs les lecteurs du site ne sont pas les lecteurs de l'ouvrage. Parmi les documents exclusifs, je reviens sur les cartes d'identité sans mention ethnique. Ce dossier a été longuement débattu lors de la mission parlementaire et n'a débouché sur rien. Sur le site nous pouvons trouver tous les documents relatifs à ces cartes, en particulier qu'elles avaient été imprimées, et devaient être distribuées incessamment. C'est un dossier parmi d'autres.

Que pensez-vous de la réconciliation en cours entre la France et le Rwanda, et ne craignez-vous pas que cette réconciliation vienne oblitérer la vérité historique ?

Il était très important que cette réconciliation se fasse. Le fait que M. Sarkozy se soit rendu à Kigali pour reconnaître que des erreurs avaient été commises est extrêmement important. Maintenant, il faut savoir de quoi se nourrira cette réconciliation. Et au vu des antécédents, on peut imaginer que non seulement la vérité, mais aussi la justice n'y trouvent pas forcément leur compte... Mais n'anticipons pas trop. Nous verrons ce qu'il adviendra.

Retrouvez les documents qui ont servi à l'écriture de ce livre en cliquant ici.
Jean-bernard Gervais