Les hommes (et femmes) de Paul Kagame : le réseau qui fait rayonner le Rwanda
Le Rwanda compte à peine 13 millions d'habitants et affiche un PIB inférieur à 15 milliards de dollars. Pourtant, sous l'impulsion de Paul Kagame, il est devenu l'un des États africains les plus influents sur la scène internationale. Cette réussite ne repose pas uniquement sur le président rwandais, mais sur un réseau de diplomates, militaires, hauts fonctionnaires et technocrates soigneusement sélectionnés depuis trois décennies. Une étude publiée par l'Ifri en juillet 2026 met en lumière cette véritable « équipe Kagame », qui constitue aujourd'hui l'un des principaux leviers de la diplomatie rwandaise.
Paul Kagame, chef d'orchestre de la diplomatie
Tout commence avec Paul Kagame lui-même. Grand voyageur, il pilote personnellement la politique étrangère du Rwanda depuis la présidence. Avant la pandémie, il effectuait jusqu'à une cinquantaine de déplacements internationaux par an, faisant de la diplomatie présidentielle l'un des piliers de l'influence rwandaise.
Autour de lui gravite un premier cercle extrêmement restreint où se mêlent responsables des services de renseignement, militaires et conseillers civils.
Les « sécurocrates » au cœur du dispositif
Le renseignement constitue l'un des instruments majeurs de la politique extérieure de Kigali.
Parmi les figures clés figure Jean Paul Nyirubutama, ancien numéro deux du National Intelligence and Security Services (NISS), devenu conseiller adjoint à la sécurité de la présidence en 2025. Son successeur au NISS, Aimable Havugiyaremye, partage désormais avec lui le suivi des dossiers sensibles mêlant sécurité intérieure et politique étrangère.
Le nouveau numéro deux du NISS, James Wizeye, illustre parfaitement la porosité entre diplomatie et renseignement : auparavant en poste à l'ambassade du Rwanda au Royaume-Uni, il représente cette génération d'agents chargés autant du suivi des investissements étrangers que des questions de sécurité.
Patrick Karuretwa, le militaire diplomate
Autre personnalité incontournable : le brigadier général Patrick Karuretwa.
Ancien combattant du Front patriotique rwandais (FPR), diplômé notamment de la prestigieuse Tufts University aux États-Unis, il est aujourd'hui responsable de la coopération internationale de l'armée rwandaise et porte-parole des Forces de défense rwandaises depuis juin 2026. Véritable interface avec les attachés de défense étrangers présents à Kigali, il symbolise l'utilisation de l'outil militaire comme instrument diplomatique.
Mauro De Lorenzo, l'Américain de Kagame
Parmi les conseillers civils, Mauro De Lorenzo occupe une place à part.
Américain, directeur du Strategy and Policy Council, il est l'un des principaux rédacteurs des discours présidentiels et l'un des stratèges de la présidence. Sa parfaite connaissance des rouages de Washington fait de lui un intermédiaire privilégié avec les administrations américaines. Il accompagne régulièrement Paul Kagame lors de ses déplacements internationaux.
Francis Gatare, le Monsieur économie
Le conseiller économique Francis Gatare est un autre pilier du système.
Ancien directeur général du Rwanda Development Board (RDB) puis secrétaire particulier du président, il supervise aujourd'hui plusieurs dossiers stratégiques, notamment ceux liés à la présence militaire rwandaise au Mozambique et aux grands projets énergétiques de Cabo Delgado.
James Kabarebe, le compagnon de route historique
Impossible d'évoquer le premier cercle sans citer James Kabarebe.
Ancien aide de camp de Paul Kagame, ancien chef d'état-major des armées, ancien ministre de la Défense puis ministre chargé de la Coopération internationale, il est aujourd'hui conseiller principal du président pour les questions de défense et de sécurité. Son parcours résume à lui seul l'histoire du FPR depuis la prise de pouvoir en 1994.
Wellars Gasamagera, la diplomatie du parti
Le Front patriotique rwandais ne se contente pas de gérer la politique intérieure.
Son secrétaire général, Wellars Gasamagera, ancien ambassadeur en Angola, pilote les relations avec les partis politiques étrangers, notamment avec le Parti communiste chinois. Le FPR dispose également de son propre bras financier, Crystal Ventures, qui lui assure une autonomie budgétaire rare sur le continent.
Une diplomatie portée par la diaspora
Le ministère des Affaires étrangères constitue l'autre grand vivier de l'influence rwandaise.
Depuis le début des années 2000, plusieurs ministres sont issus de la diaspora et ont étudié dans les meilleures universités occidentales.
Parmi eux :
- Charles Murigande, professeur aux États-Unis avant de devenir ministre ;
- Rosemary Museminali, aujourd'hui responsable à l'ONUSIDA ;
- Louise Mushikiwabo, ancienne ministre des Affaires étrangères devenue en 2019 secrétaire générale de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) ;
- Richard Sezibera, ancien secrétaire général de la Communauté d'Afrique de l'Est ;
- Vincent Biruta, puis l'actuel ministre Olivier Jean Patrick Nduhungirehe.
Le Rwanda Development Board, la vitrine économique
Le Rwanda Development Board (RDB) constitue un outil central de la stratégie d'influence.
Créé en 2009, il est chargé d'attirer investisseurs et touristes, mais également de promouvoir l'image du Rwanda grâce à une diplomatie sportive particulièrement offensive. C'est le RDB qui a négocié les célèbres partenariats « Visit Rwanda » avec Arsenal, le PSG, le Bayern Munich, mais aussi avec les Los Angeles Clippers (NBA) et les Los Angeles Rams (NFL).
Depuis janvier 2025, l'organisme est dirigé par Jean-Guy Afrika, ancien responsable de la Banque africaine de développement (BAD).
Les relais dans les organisations internationales
La stratégie de Kigali consiste également à placer ses cadres dans les grandes institutions africaines.
Le premier succès majeur fut l'élection de Donald Kaberuka à la présidence de la Banque africaine de développement en 2005.
Le Rwanda obtient ensuite la présidence de l'Union africaine en 2018 sous Paul Kagame, avant de faire élire Monique Nsanzabaganwa à la vice-présidence de l'organisation en 2021.
Depuis 2023, Claver Gatete, ancien ministre des Finances et ancien représentant permanent à l'ONU, dirige quant à lui la Commission économique des Nations unies pour l'Afrique (CEA).
Une diplomatie fondée sur les compétences plus que sur la taille
L'étude de Benjamin Augé montre finalement que l'influence du Rwanda ne repose pas seulement sur Paul Kagame, mais sur une véritable architecture humaine associant militaires, diplomates, experts économiques, membres de la diaspora et responsables des services de renseignement. Cette organisation permet à Kigali de peser dans des dossiers aussi variés que la sécurité régionale, les investissements internationaux, la Francophonie, la Banque africaine de développement, l'Union africaine ou encore les grands projets gaziers du Mozambique. Pour un pays de seulement 13 millions d'habitants, cette capacité à projeter ses cadres dans les centres de décision internationaux constitue sans doute l'une des clés majeures de son influence croissante.